Extrait de Danser sur tes braises, suivi de  Six décennies
Ce matin, à Genève, le monde est blanc. L’air a le souffle coupé. De lentes fumées dessinent des points d’interrogation dans le ciel clair. Le lever du soleil, en ce matin de janvier, est comme le début du monde. L’homme tente de se réchauffer le corps et l’âme, mais au-dessus de lui demeure l’infini.

Ces couleurs pâles, touchées d’or et de rose, me parlent de la beauté originelle du monde. L’homme semble une présence encore fragile. Dans le silence de l’aube, on a peine à croire qu’il puisse faire tant de bruit, que cette présence porte en elle tant de violence, tant de fureur. À voir les arbres fleuris de neige, les silhouettes calmes des oiseaux, le glissement des rares personnes qui marchent sans déranger les choses, on pense au temps où l’on se sentait petit, face au monde. Rien qu’une créature comme une autre, qui devait s’immiscer dans la plus ample continuité de l’univers et qui n’avait pas plus d’importance qu’une poignée de sable. Peut-être avons-nous eu, un temps, le sens du respect des choses. De la terre, de la nature, des bêtes, des autres. Ensuite, nous l’avons perdu.

J’imagine la stupeur des premiers hommes découvrant peu à peu ces présences obscures qui leur ont donné le sens de l’altérité. Et d’eux-mêmes. Jamais nous ne retrouverons ce regard neuf, ce regard de vivants !

Aujourd’hui, le monde tremble. Nous ne contrôlons pas davantage notre destin. Un terrible enlisement sans but, sans réponse, sans solution. Impossible de savoir où l’on va. Pas le moindre fragment de sagesse. Rien qu’une course aveugle et aveuglée.

Ce qui m’entoure ne ressemble en rien à l’environnement de mon enfance. Plus loin, à deux générations de là, c’étaient d’autres personnes, c’était une autre humanité. Pas meilleure, bien sûr. Mais, habités par la nécessité de survivre, ils n’avaient guère de temps à accorder aux échos factices, à la tentation du mensonge.
Editions Bruno Doucey, 2020
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