Le poids des êtres, nouvelles (1987)

 

 

 

Ganesh

Et Ganesh, de plus en plus, se refermait sur lui-même comme un livre clos. A peine grandi, à peine sorti des inconsciences de la petite enfance, il tombait à plein corps dans l'inquiétude et l'angoisse de la maturité. Il était un arbuste mal poussé, un handicapé moral, un crucifié d'avance. Dans ce village où il était né, dont il connaissait tous les visages, au soleil, dans la pluie, maculé de boue, où il avait posé tant de repères au cours de sa courte vie, il demeurait un étranger, comme moi non intégré, comme moi marginal. Et j'avais décidé, au cours de la lente marche de la vieille vers la mort, que je le prendrais chez moi lorsqu'il serait seul, peu importe ce que diraient les gens. Combien de boue pourraient-ils encore jeter sur le nom d'Anjali?

Il chercha peut-être, sur la plage de Roches Noires, à retrouver la trace de sa mère. Il retrouva peut-être les fils de pensée qu'elle avait laissé traîner sur le sable alors qu'elle menait son étrange lutte dans la solitude. Du même regard, il dut voir les bateaux des pêcheurs s'armer de puissance contre le vent et les mêmes gestes sûrs des pêcheurs halant leur prise. De loin, je le suivais, attaché à lui par un lien mystérieux, surveillant jalousement ses moindres gestes, essayant de capter la moindre pensée. Il était enveloppé dans la lumière fibreuse du dernier soleil, comme un nuage autour de lui, teignant d'or ses cheveux bouclés, et il regardait par-delà l'horizon, par-delà les courtes vagues vers une fuite intangible qu'il traquait depuis quelque temps déjà. Son silence à lui était moulure et cuirassement, son mutisme opposait aux quolibets des autres un retranchement sans appel vers l'intérieur. Il s'asseyait dans le sable, poursuivi de craintes sourdes, d'un isolement qui se prolongeait jusqu'au fond de l'âme, et le rayonnement d'émotion qui émanait de lui ne rencontrait aucun cœur familier.

Le purgatoire

De la gorge de Lucie, du ventre de Lucie, est sorti un cri. Cri énorme, cri de bête qui n'est qu'un regret trop grand pour être réprimé ou supporté. Elle crie avec une force vieille de quatre-vingts ans, une force non épuisée, mais ancienne et noueuse, ancienne et énergique, ancienne et atavique, une inépuisable force humaine qui s'alimente de toutes les douleurs et de toutes les souffrances humaines pour fustiger l'injustice du sort, de ce jeu contraignant sur l'échiquier mortel, jeu de pièges et d'attrapes où chaque pas que l'on fait risque de rencontrer un vide énorme et inconditionnel, néant qui n'est rien d'autre qu'espoir désintégré, illusion résorbée, impuissance face à la réalité ...

Lucie crie et bouge, danse une danse saccadée et désordonnée devant le corps de Christophe, ses cuirasses fondues, sa dureté envolée, son illusion de pouvoir effacée, portée en avant par l'irrésistible impulsion du bonheur désavoué, anéantie par l'invisible force qui, ironique et mauvaise, a poussé Christophe, au moment même de sa plus grande douceur, à proférer le plus grand, le plus énorme et inqualifiable mensonge de toute sa vie.

Dans le silence opaque de la maison, face à la grave dignité de la mort qui boursoufle les cloisons et fait taire lézards, rats et termites et même le bruit du monde ronronnant comme un animal sous sa bride, face à l'impassible visage de Christophe délicatement sculpté et fuselé par le durcissement très graduel des traits, la confortable concavité du lit qui a vécu si longtemps avec ses corps familiers, la lassitude des icônes, fantômes et divinités qui en ont marre d'assister pour toujours au triste spectacle de la continuité humaine, l'infinie vigilance du temps avec ses êtres captifs, et la terreur des hommes face à eux-mêmes

Lucie pénètre son purgatoire.

Extraits de Le poids des êtres, Editions de l'Océan Indien, 1987