L'arbre fouet, roman (1997)

Le soir, c'est encore la mer que j'entends de ma petite chambre sous le toit, au plafond mansardé. Moi qui souffrais jadis de claustrophobie, qui ne supportais pas les plafonds bas ni les espaces exigus, j'éprouve aujourd'hui le besoin de me terrer, de m'emmitoufler dans une sécurité aussi factice qu'elle est austère. Lorsque j'ai peur d'entrevoir au fond de la nuit un visage connu, je me refugie dans ma mansarde, je m'y enferme, la tête toute proche des poutres. Les insectes fissurent les cloisons, bourdonnent autour de moi avec familiarité. Je me sens bien, ainsi entourée, même si je sais qu'ils finiront un jour par ronger les assises mêmes de la maison.

Une petite lucarne, un oeil-de-boeuf, s'ouvre sur l'une des cloisons. Elle me permet d'entrevoir, de mon lit, un pan de ciel exigu. Mais il suffit d'avoir la vue restreinte comme

elle d'un prisonnier, des barreaux au regard, un intérieur nu et carcéral, pour découvrir l'infini des humeurs de ce ciel révélé au compte-gouttes.

Ainsi dissimulée dans mes encoignures secrètes, j'essaie d'échapper au quotidien, à ses luttes et à ses inquiétudes. Mais je ne suis jamais en paix. Le soir, j'entends les chiens

errants - ils sont des dizaines et des dizaines qui viennent on ne sait d'où - qui se meuvent en collectivité autour de la maison. Ils n'aboient pas, mais ils bougent ensemble, les corps se frottant les uns contre les autres avec un son de chair et de pelage bruissants, les haleines épaisses qui s'enflent d'un grognement sourd, les pattes épineuses crissant sur le gravier, arrachant l'herbe sèche et drue.

Quelque chose les attire peut-être ici, cette présence vieillie que je sens moi-même dans la maison et alentour. Mais il n'y a rien de tangible, ni d'identifiable. Ils sentent la même chose que moi, et, bien que je n'aime pas les chiens, je me sens tout de même liée à eux par cet instinct commun.

Ils passent au moins une heure dans le jardin, à gratter la terre, à renifler le bas des murs, à remuer les plantes; cherchant, fouillant, flairant, ils ne savent eux-mêmes quoi. Terre, ciel, nuage et air sont imprégnés de leur odeur de bête, de leur souffle chaud et fiévreux, d'un affairement anxieux au creux de leur ventre. Le lendemain, le jardin demeure lourd et déprimé, et se remet mal de leur passage. Moi aussi je me sens lourde, massive, paresseuse, je porte en moi le souvenir des chiens.

Il y a des choses qu'il est difficile de supporter, tous ces inconnus qui imprègnent la terre et la rendent dense et multiforme. Ces mystères conjugués qui nous entourent et que l'on renie ou que l'on ignore.

Dans cet univers peuplé de divinités plurielles qui s'incarnent en toutes choses, et que je dois adorer pour survivre, les dieux sont puissants et incléments, comme celui qui hante les yeux du jardinier-pêcheur et qui lui impose tour à tour un devoir de création et un désir de destruction. Comme Dominique, qui est parfois effrayante et masquée, lorsqu'elle va vers la grange ou vers la mer, lorsqu'elle va franchir les frontières que je ne peux pas, moi, dépasser. Cette vie mutilée m'entoure et m'entraîne, et je me laisse porter, sans courage et sans défi.

Beaucoup de choses ont changé depuis que j'ai cessé d'entendre les paroles grondantes et ténébreuses, résonnant dans un temple où le temps semblait s'être figé parmi les icônes aux yeux exorbités, d'un homme qui implorait la divinité pour obtenir la paix universelle. Je les ai effacées. Car après tout, cela ne peut pas exister; cette paix et cette prière ne sont que mensonges, qu'une piteuse supercherie. La preuve, c'est qu'il ne m'a fallu qu'une nuit pour défaire l'ouvrage de tant d'années. C'est tout ce que valent les prières, celles qui s'apprennent à coups de trique et à coups d'humiliations, d'un dévouement issu du désespoir, dans le temple foudroyé de nos enfances.

(L'Harmattan, 1997)