La fin des pierres et des âges, nouvelles (1992)

Herculanum

Nous n'étions que passagers sur l'aire des siècles, qui auraient pu toucher, pour peu qu'ils étendissent les bras, leur infini singulier ... Lorsqu'on n'a plus rien à perdre, le monde change de couleur, chacun arbore un brassard de deuil, un rictus de commisération, et on se dit: « tout au moins suis-je encore en vie … ».

Je l'avais vu venir, le cataclysme: Pas seulement ce matin, à l'orée du jour où la souffrance me dardait les côtes comme une petite vipère, mais dans la stagnation même des consciences. Insidieusement, d'autres éruptions avaient eu lieu. Certains métabolismes défiant toute logique avaient été découverts. Un enfant était né avec des ailes - de minuscules moignons noirs à consistance d'ouatine - que les scientifiques avaient attribuées à une malformation des omoplates. L'enfant n'était pas mort, malgré les prédictions générales à cet effet. Gardé, protégé, couvé par une mère emplie d'une frayeur mystique, il grandit, comme un être perdu, hors de son orbite familière, et ses yeux avaient l'éloignement des nuits de l'équinoxe. Il ne prédisait pas l'avenir mais parlait en poésie.

Une vie banale

Au début, la solitude a quelque chose de tiède et de plaisamment nostalgique. Elle a quelque chose du chat fier et gracieux qui n'est pas un compagnon mais une présence meublant quelque peu l'univers. Il ne partage pas les moments mais les remplit de son souffle, de sa démarche, de son regard. Ainsi, la solitude devient un soi dédoublé qui reste là, qui a l'air de vous soupeser et de vous jauger sans émettre le moindre avis. Vous vous sentez bien un peu triste, mais c'est une tristesse libre, qui vous rassemble au creux de vous-même. Il n'y a plus d'obligations envers qui que ce soit. La cendre de cigarette éparpillée sur le tapis ne gêne personne. Le repas carbonisé n'entraîne pas de récriminations. Alors, la solitude devient souple et gracieuse, elle fait le dos rond et vous avez envie de la flatter et de la caresser.

J'ai marché de chambre en chambre, émerveillée d'une telle liberté. Comme un invalide qui apprend à marcher, je feutrais mes pas en pantoufles puis les affirmais de nouveau. Je fredonnais à mi-voix une chanson, puis la reprenais, certaine de ne déranger personne!

J'ai respiré le parfum blanc vert des jasmins grillageant la fenêtre et cherchant à entrer. J'ai tailladé les roses grasses et ventrues du jardin, que je n'aimais plus. J'ai détruit une petite figurine de porcelaine, lointain symbole de conjugalité qui n'avait vraiment plus de sens. J'ai coupé mes ongles sur le tapis miteux du salon en un geste moins esthétique qu'incantatoire, et, pour mieux parfaire le rituel, j'ai emplâtré mon visage d'un masque de boue.

(Editions de l'Océan Indien, 1992)