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Le chant des souliers

Finalement, Virgine, ils ne furent vraiment libres que près de quatre ans après le décret de la loi d’apprentissage. Ce jour de mars 1839, ils devinrent officiellement propriétaires: de leur corps, de leur esprit et de leurs actes. Maisde rien d’autre. Ce fut leur première richesse, celle dont la splendeur fit pâlir les soleils couchés sur leurs années d’enchaînement et qui avaient jusqu’alors représenté la seule source de couleur de leur vie. Ils se levèrent nombreux,c e jour-là, prêts à quitter les propriétés. En prévision de ce moment, et pour bien marquer ce passage, ils avaient dépensé leurs chiches payes d’apprentis pour s’offrir une marque visible d’affranchissement : des souliers. Ah, ces souliers! Ils n’en avaient jamais porté. Jamais leurs pieds n’avaient connu une quelconque enveloppe qui aurait amorti leur contact avec le sol. Or le sol ne pardonnait pas aux déchaussés. Il entaillait cette plante qui n’avait pas jailli de lui mais qui le foulait. Il y enfonçait ses ronces et ses épines et ses cailloux. Lorsqu’elle avait reçu la punition du rotin, il l’empêchait de guérir. Il la transformait en une masse purulente qui venait à bout du plus aguerri des courages.

C’était les pieds devant, et toujours nus, que les esclaves partaient généralement pour leur seul voyage de liberté. À présent, ils refusaient d’entrer ainsi dans leur condition d’hommes libres. C’était normal. C’était un juste retour des choses. S’ils prenaient soin de leurs pieds martyrisés,

leur chair maltraitée guérirait aussi. La hiérarchie implantée serait effacée. Ce serait le coeur léger et le pas protégé qu’ils trotteraient sur les sentiers de leur île, libres d’errer et de grandir.

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